Toxoplasmose et santé publique

La toxoplasmose, un risque sanitaire pour l'homme

La toxoplasmose, maladie parasitaire dont le Chat et les autres félidés sont les hôtes définitifs, est une zoonose redoutée pour les troubles de développement fœtal qu'elle peut générer chez les femmes enceintes. Jusqu'à présent, son rôle pathogène chez l'Homme semblait, à de rares exceptions près, cantonné à cette situation particulière. Mais selon des études récentes et convergentes, l’infection par Toxoplasma gondii pourrait avoir bien plus d'incidence que cela sur la santé humaine. C'est l'occasion de rappeler l'importance du rôle de conseil du vétérinaire dans la prévention de la contamination humaine.

Auteurs: C. Lebis DV, J. Guillot Prof.

Cet article est paru dans L'ESSENTIEL N°361, 5 au 11/03/2015, pp 16-17.

Si seuls le Chat et les autres félidés sont hôtes définitifs de T. gondii, agent de la toxoplasmose, tous les mammifères, y compris l'Homme, le Chien et le Chat, ainsi que les oiseaux, peuvent se comporter en hôtes intermédiaires. La contamination des chats se fait principalement par ingestion de proies (rongeurs, oiseaux) ou de viande crue ou mal cuite contenant des kystes parasitaires (photo) ; une contamination par ingestion d'oocystes excrétés dans les selles d'un autre chat est également possible, mais moins fréquente1,2.

Kyste intratissulaire Toxoplasma gondii toxoplamose

Vue microscopique (après coloration) d'un kyste de Toxoplasma gondii dans le tissu cérébral d'une souris. (Jitinder P. Dubey)

En ce qui concerne les hôtes intermédiaires, la voie de contamination dépend essentiellement de leur mode alimentaire, les herbivores se contaminant par ingestion d'oocystes sporulés (provenant des matières fécales de chats parasités), les carnivores par ingestion de proies et viandes contenant des kystes à bradyzoïtes. Enfin, chez les deux types d'hôtes, le parasite peut être transmis par voie transplancentaire (voir figure).

Cycle toxoplasmose chat femme enceinte

Cycle évolutif de Toxoplasma gondii et principales voies de contamination humaine.© Christophe Lebis Creative Commons

Séroprévalence élevée chez le Chat

La toxoplasmose est une maladie présente dans tous les pays du globe. La séroprévalence mondiale chez le Chat est de l'ordre de 30 à 40 %1, avec une certaine disparité selon les pays. Un chat contaminé par T. gondii excrète dans ses selles des oocystes qui deviennent infectants après une maturation (encore appelée sporulation) de 1 à 5 jours dans l'environnement2. La période prépatente est de 3 à 10 jours après l’ingestion des kystes tissulaires et de 18 à 36 jours après l’ingestion d’oocystes. L’excrétion d’oocystes peut durer jusqu’à 20 jours, mais elle est particulièrement intense (plusieurs dizaines de millions d'oocystes par jour) dans les 2 à 5 premiers jours4. Les oocystes sporulés résistent plusieurs mois, voire plusieurs années dans le milieu extérieur2,4. Comme la population féline est en expansion dans beaucoup de pays, la contamination environnementale est sans doute en augmentation. Une étude américaine4 estime que les bacs à sable en milieu urbain contiennent entre 1 et 10 millions d'oocystes par m2 ! Malgré cela, le suivi sérologique des populations humaines aux Etats-Unis et en Europe du Nord montre plutôt une réduction de l'incidence de la toxoplasmose chez l'adulte, probablement liée à la bonne cuisson des aliments, mais aussi à leur fréquente congélation à laquelle le parasite est sensible.

Les risques pour la femme enceinte

Le risque le mieux connu que la toxoplasmose fait courir à l'espèce humaine est celui de la contamination des enfants in utero. Une mère contaminée par T. gondii pendant sa grossesse expose son enfant à une toxoplasmose sévère, avec risque d'atteintes oculaires, cérébrales et pulmonaires1,2. En fin de grossesse la réceptivité est réduite mais le risque de lésions fœtales est élevé. Comme les infections prénatales sont la conséquence d'une primo-infection maternelle en cours de grossesse, un test sérologique de dépistage est obligatoire lors d'une déclaration de grossesse en France. Une enquête de 2003 montre une séroprévalence de 44% chez les Françaises enceintes5. Les futures mères séronégatives font l'objet d'un suivi mensuel jusqu'au terme et reçoivent des conseils de prévention de la part du corps médical. Cependant, des cas de toxoplasmoses infantiles prénatales ayant été observés chez des femmes pourtant séropositives au début de leur grossesse, les mêmes mesures sanitaires de prévention doivent leur être appliquées1.

Autres risques pour l'Homme

La toxoplasmose représente également un risque sanitaire chez les individus immunodéprimés. Par contre, on a longtemps considéré que les personnes immunocompétentes étaient peu exposées à la maladie, et que l'infection était très généralement asymptomatique, une fièvre et une lymphadénopathie pouvant être occasionnellement observées. Cette position est remise en cause par deux faits nouveaux. Le premier est l'observation de séries de cas de toxoplasmose symptomatique chez l'adulte, liés par exemple à une contamination de l'eau de boisson4 ou à la consommation de viande d'agneau5. L’existence de génotypes particulièrement virulents est maintenant reconnue. L'autre est la mise en évidence d'une corrélation entre certains troubles psychiques et neurologiques (schizophrénie, dépression, troubles obsessionnels compulsifs…) et une séropositivité élevée. Ainsi, il apparaît à travers plusieurs études que la toxoplasmose est l'un des principaux – si ce n'est le principal – facteur de risque en ce qui concerne la schizophrénie3. Il est par conséquent bien possible que le rôle pathogène de T. gondii soit sous-évalué chez l'Homme, et que le devoir d’information dévolu au vétérinaire praticien ne se limite pas aux seuls conseils de prévention pour les femmes enceintes séronégatives.

Le rôle d'information du vétérinaire

Dans les faits, le vétérinaire et son personnel sont très souvent sollicités par leurs clientes enceintes, surtout quant elles sont séronégatives. Ces femmes ont été alertées par le corps médical des risques encourus, mais elles sont à la recherche d'un complément d'informations. Les précautions à prendre sont en lien avec les modes de contamination humaine, qui sont l'ingestion de viandes contaminées crues ou insuffisamment cuites, ou d'oocystes via des aliments ou de l'eau de boisson souillés1,2,4. Il semble que l'ingestion d'oocystes soit la principale source d'infection humaine aux USA, et qu'elle ne soit pas dose-dépendante4. Cependant, la possession d'un chat n'est pas un facteur majeur de risque1,2.

En pratique, les conseils à rappeler :

  • La viande doit être cuite à cœur, ou avoir subi une congélation à -20°c pendant au moins 48h1,2.
  • Les légumes et fruits doivent être soigneusement lavés, et si possible cuits avant ingestion.
  • Les aliments doivent être protégés des insectes et autres animaux pouvant transporter des oocystes.
  • Il faut éviter de boire de l'eau de surface non traitée.
  • Le lavage soigneux des mains est recommandé après manipulation de terre ou de viande crue. Le port de gants pour ce type de manipulation est à recommander pour les personnes à risques.
  • Il faut éviter le contact avec les fèces de chat. Le port de gants pour la manipulation des litières et l'élimination des selles est conseillé. Le nettoyage quotidien des litières permet d'anticiper la sporulation des oocystes et réduit les risques de contamination.
  • On déconseillera une trop grande proximité entre les personnes à risque et les chats, particulièrement en interdisant à ceux-ci de dormir sur les lits.
  • En ce qui concerne la contamination postnatale des enfants, il est nécessaire d'empêcher que les chats puissent souiller les bacs à sable, en y plaçant un couvercle par exemple.
  • En ce qui concerne les chats eux-mêmes, il est possible de réduire les risques de contamination en évitant la distribution de viande crue ou mal cuite et en les gardant à l'intérieur, afin qu'ils ne puissent ingérer des proies contaminées. Le port d’une petite clochette a parfois été conseillé. Cela permet de limiter considérablement la capacité des chats à chasser des petits rongeurs ou des oiseaux (et donc le risque de contamination par T. gondii).

La vaccination des chats vis-à-vis de T. gondii permettrait de réduire l’impact de la toxoplasmose en Santé Publique. Pour l’instant, aucun vaccin n’est commercialisé mais plusieurs études sont actuellement réalisées pour le développement de cette stratégie de prévention.

Bibliographie

  1. Elmore S.A., Jones J.L., Conrad P.A., Patton S., Lindsay D.S., Dubey J.P. : Toxoplasma gondii: epidemiology, feline clinical aspects, and prevention. Trends in Parasitology, 26, 4, 2010, 190-196
  2. ESCCAP : Protozoaires digestifs - Toxoplasma gondii.
  3. Flegr J. : How and why Toxoplasma makes us crazy. Trends in Parasitology, 29, 4, 2013, 156-163
  4. Fuller Torrey E., Robert H., Yolken R. : Toxoplasma oocysts as a public health problem. Trends in Parasitology, 29, 8, 2013, 380-384
  5. Institut de veille sanitaire : Toxi-infection alimentaire collective à Toxoplasma gondii liée à la consommation d'agneau, Aveyron, novembre 2010.