Les espèces
Les filaires du chien et du chat sont des nématodes parasites du tissu conjonctif, de la cavité péritonéale ou du système cardio-vasculaire. La plupart des espèces sont transmises par les moustiques, quelques-unes par des mouches et des tiques.
Dirofilaria immitis, à l’origine de la dirofilariose cardio-pulmonaire (les vers du coeur), est l’espèce la plus pathogène.
D. repens, à l’origine de la dirofilariose sous-cutanée, est peu pathogène pour les carnivores mais demeure l’espèce la plus fréquemment impliquée dans les infections zoonotiques en Europe.

Biologie et transmission
Les filaires sont des parasites des carnivores domestiques et sauvages, principalement des Canidés. Leur faible spécificité vis-à-vis de leurs hôtes vecteurs permet néanmoins l’infestation de nombreux mammifères, y compris de l’Homme. Chez ces hôtes, le parasite n’atteint pas, en général, sa forme adulte.
Les microfilaires des espèces D. immitis et D. repens se développent dans l’utérus des filaires adultes et sont ensuite libérées dans la circulation sanguine de l’hôte, où elles peuvent être absorbées par les moustiques au cours du repas de sang. Les microfilaires se développent en stade infestant (L3) chez le vecteur. Les larves infestantes sont ensuite transmises à l’issue du repas sanguin. Chez l’hôte mammifère, les larves de D. immitis effectuent une migration active dans les tissus sous-cutanés, sous-séreux et musculaires pour gagner les artères pulmonaires et le cœur droit où elles se développent en adultes et se reproduisent. Chez le chien, la période prépatente est de 6 mois.
Les larves infestantes de D. repens n’effectuent qu’une courte migration dans le tissu sous-cutané et y atteignent leur maturité. Les filaires adultes sont retrouvées dans l’ensemble de l’organisme, entre le tissu sous-cutané et les tissus conjonctifs plus profonds : elles peuvent être à l’origine de nodules non-inflammatoires. Les filaires adultes peuvent survivre plusieurs années chez l’hôte.
Acanthocheilonema (synonyme : Dipetalonema) reconditum et Cercopithifilaria grassii sont des parasites du tissu sous-cutané et des fascias musculaires des canidés, notamment du chien et du chacal. A. dracunculoides parasite la cavité péritonéale des Canidés. Le diagnostic repose sur l’observation des microfilaires à différencier de celles de D. immitis et D. repens.
De nombreuses espèces de moustiques peuvent être hôtes intermédiaires vecteurs, permettant le développement des microfilaires en stades infestants dans les tubes de Malpighi de ces moustiques. Les principaux vecteurs des filaires en Europe appartiennent aux genres Culex, Aedes et Anopheles. Il a récemment été démontré que le « moustique tigre » Aedes albopictus, actuellement en forte expansion en Europe, est un vecteur compétent de Dirofilaria spp. dans les conditions naturelles.
Rôle des bactéries Wolbachia, symbiotes des filaires
Les bactéries gram négatives du genre Wolbachia vivent de façon symbiotique dans l’organisme des filaires ; elles jouent un rôle important dans la pathogénie et la réaction immunitaire. Les Wolbachia libérées par D. immitis induisent la synthèse de chémokines et de cytokines pro-inflammatoires par les neutrophiles du chien. On retrouve des anticorps anti-Wolbachia chez les chats atteints de dirofilariose.
Les Wolbachia peuvent être éliminées des filaires en traitant l’hôte infesté avec des antibiotiques. Un traitement à base de tétracyclines ou de dérivés synthétiques peut réduire radicalement (mais jamais complètement) le nombre de ces bactéries chez les filaires. La disparition des Wolbachia chez leur hôte symbiotique entraîne un net effet anti-inflammatoire avec inhibition du développement larvaire et action sur les vers adultes, notamment une stérilité des vers femelles. Ainsi, un traitement antibiotique peut être préconisé en association des traitements anthelminthiques adulticides. Plusieurs protocoles efficaces sont actuellement en développement.
Répartition géographique
La fréquence de transmission et l’extension des dirofilarioses dépendent de nombreux facteurs environnementaux comme la température et la densité de population de moustiques. Cette distribution peut également être influencée par des facteurs socio-économiques, comme la densité de population canine et le déplacement des chiens infestés réservoirs de microfilaires, les mouvements d’animaux étant liés au tourisme, aux adoptions et au transport de ces animaux à partir des zones d’enzootie comme la Corse, le Nord de l’Italie, l’Espagne ou les DOM-TOM.
Dirofilaria immitis est enzootique en Espagne, aux îles Canaries, au Portugal, dans le sud de la France, le sud de la Suisse, en Italie, sur la côte Adriatique de l’Italie à la Grèce, en Turquie, en République Tchèque, en Slovénie, en Roumanie et en Bulgarie. Les zones d’enzootie de D. immitis et D. repens se chevauchent dans la plupart de ces régions. Cependant, D. repens est retrouvée seule dans les régions du nord de la France ou en Hongrie.


Il faut noter que la densité de moustiques et le taux de maturation des larves infestantes chez le moustique peuvent fortement varier en fonction des conditions climatiques. Un accroissement des températures moyennes peut ainsi entraîner une extension des zones à risques et de la saison à risque, augmentant ainsi la prévalence globale des dirofilarioses.
La « dirofilariose féline » peut être rencontrée dans les zones de forte prévalence de dirofilariose canine. La prévalence dans la population féline demeure cependant 10 fois plus faible que dans la population canine dans ces zones. L’infestation de chats a été fréquemment rapportée dans le nord de l’Italie où les études de séroprévalence indiquent un taux d’exposition d’environ 18% des chats domestiques. Dans les études plus récentes, basées sur la recherche d’antigènes spécifiques et des échocardiographies, le taux d’infestation est de 7%.
La prévalence de l’infestation par A. dracunculoides peut atteindre 14% des chiens de chasse ou vivant à l’extérieur, dans certains pays européens comme l’Espagne. Ce parasite a également été identifié dans le sud de l’Italie (Sicile) mais avec une prévalence moindre.
A. reconditum est assez fréquent en Sardaigne avec une prévalence allant de 3 à 19%.
Signes cliniques
Les filaires adultes de D. immitis peuvent provoquer une maladie sévère (mortelle en l’absence de traitement) chez le chien et le chat. Les filaires adultes se localisent essentiellement dans les artères pulmonaires mais peuvent éventuellement être retrouvées dans le cœur droit et dans les gros vaisseaux adjacents comme les veines caves caudale et crâniale. Une localisation ectopique dans l’encéphale, les yeux, les testicules ou l’aorte est possible dans de rares cas, et principalement chez le chat.
La durée de vie des filaires adultes est de 5 à 7 ans chez le chien, qui est l’hôte définitif principal. L’infestation chez le chat est caractérisée par un faible nombre de filaires adultes (2 à 4), une période prépatente plus longue que chez le chien, un taux et une durée de survie des microfilaires dans le sang faibles, une durée de survie des vers adultes plus courte que chez le chien (maximum 2 ans).
Les infestations à A. reconditum, A. dracunculoides et C. grassii sont la plupart du temps asymptomatiques.
Dirofilaria repens est la principale espèce impliquée dans les cas de dirofilariose sous-cutanée du chien et du chat. Dans certains cas, des nodules sous-cutanés contenant des vers adultes ou des microfilaires peuvent être visibles à la surface du corps des hôtes infestés, principalement au niveau du tronc. Ces nodules « froids » ne sont pas douloureux et ne sont pas adhérents. Les parasites peuvent être observés dans le tissu sous-cutané, dans les fascias périmusculaires, dans la graisse péri-rénale ou la cavité abdominale lors de chirurgies. Dans de rares cas, lors d’infestations massives et chez des animaux sensibilisés, des pustules, des ulcérations ou des lésions évoquant la gale sarcoptique peuvent être associées à la présence de microfilaires dans la peau.
Chez le chien l’évolution clinique de la dirofilariose cardiaque est en général chronique. La plupart des chiens parasités ne montrent aucun signe clinique pendant des années. Le délai d’apparition des signes cliniques dépend du nombre de filaires infestant l’animal, de la taille du chien et de son niveau d’exercice. Les lésions artérielles sont généralement plus sévères chez les chiens soumis à une activité physique intensive. Les signes cliniques de la maladie apparaissent progressivement : le premier signe est en général une toux chronique, parfois suivie d’une dyspnée modérée à sévère, de faiblesse et parfois de syncopes après un exercice physique ou une phase d’excitation. A ce stade de la maladie, l’auscultation permet de percevoir des bruits pulmonaires anormaux (crépitements) au niveau des lobes pulmonaires caudaux et un doublement anormal du second bruit cardiaque. Plus tard, lorsque l’insuffisance cardiaque droite est installée, un œdème passif de l’abdomen et parfois des membres s’installe, en association avec une anorexie, une perte de poids et une déshydratation. Un souffle cardiaque à droite à cause d’une insuffisance de la valve tricuspide et un rythme cardiaque anormal dû à une fibrillation atriale sont également observés. Une mort soudaine est possible en cas de détresse respiratoire ou d’amaigrissement très sévère.
Durant l’évolution chronique de la maladie, des phases cliniques aiguës peuvent survenir : par exemple, après une thrombo-embolie sévère liée à la mort naturelle de nombreuses filaires dans la circulation veineuse, les chiens peuvent présenter une dyspnée et une hémoptysie brutales engageant le pronostic vital. Chez les chiens de petite taille, le déplacement des filaires adultes des artères pulmonaires vers le cœur droit (à cause de l’hypertension pulmonaire et d’une soudaine chute de débit cardiaque droit) est fréquent. Dans ce cas, les chiens atteints présentent un « syndrome cave ». Les symptômes les plus fréquents sont une dyspnée, un souffle cardiaque tricuspide et une hémoglobinurie, liée à une hémolyse « mécanique » dans les cavités cardiaques droites. L’issue est très souvent fatale.
Les signes cliniques observés chez le chat sont différents de ceux observés chez le chien. La plupart des chats ne présentent aucun signe clinique durant une longue période après l’infestation. Ces chats peuvent même guérir spontanément après la mort naturelle des parasites, sans jamais avoir exprimé le moindre signe clinique. A l’inverse, ils peuvent présenter brutalement un syndrome aigu respiratoire grave avec toux, dyspnée, hémoptysie et parfois vomissements. La mort subite de chats jusque là apparemment sains est possible.
Plus rarement, la maladie peut évoluer de façon chronique avec des chats présentant toux, vomissement, diarrhée et perte de poids. A l’inverse des chiens, les conséquences cliniques de l’insuffisance cardiaque droite sont inconstantes chez le chat parasité par D. immitis.
Diagnostic
Chez le chien
L’infestation par les filaires chez le chien peut être diagnostiquée par différentes méthodes d’examen direct du sang pour rechercher les microfilaires circulantes, ou par la recherche des antigènes des vers adultes. Plusieurs méthodes diagnostiques doivent en général être mises en œuvre pour déterminer précisément la gravité de la maladie et les possibilités de traitement.
Examen microscopique direct du sang pour la recherche des microfilaires
Les échantillons de sang sont examinés après concentration (test de Knott ou filtration). La diagnose différentielle des espèces de microfilaires est souvent difficile à cause de leur proximité de taille. La différenciation passe par des méthodes mises en œuvre dans des laboratoires spécialisés : méthode de coloration histochimique des microfilaires ou PCR.
Microfilaire au microscope optique (X 40).
Si des microfilaires sont observées et identifiées morphologiquement comme appartenant à l’espèce D. immitis, on peut conclure avec certitude à une infestation spécifique. Cependant, chez plus de 30% des chiens, on ne retrouve pas de microfilaires circulantes alors qu’ils hébergent des vers adultes. Cette absence de microfilaires dans la circulation peut être due à l’âge avancé des adultes présents, une baisse de fécondité chez les filaires femelles âgées, ou à une réaction immunitaire active de l’hôte contre le parasite. L’administration de traitements microfilaricides ou, de façon rare chez le chien, les infestations par des filaires d’un seul sexe, peuvent également être à l’origine de l’absence de microfilaires circulantes.
La sensibilité de l’examen direct n’est donc pas suffisante pour écarter la possibilité d’une infestation en cas de résultat négatif. Il faut par ailleurs noter que la quantité de microfilaires circulantes n’est pas corrélée avec le nombre de filaires adultes infestantes, une haute microfilarémie étant en général associée à une faible quantité de vers adultes présents chez l’hôte.

- Les microfilaires mesurées par la méthode Knott ; les longueurs sont plus courtes lorsqu’elles sont mesurées par test Difil®
- L’activité phosphatase acide se traduit par une tache colorée
Mise en évidence des antigènes des filaires femelles adultes
Les méthodes ELISA ou par immunodiffusion permettant de détecter les antigènes des filaires adultes sont hautement spécifiques. Ces méthodes permettent de détecter la présence de filaires femelles adultes et peuvent donner une information quant au nombre de parasites présents chez l’hôte. Les antigènes sont détectables à l’issue de la période prépatente (6 à 8 mois post-infestation). La sensibilité de ces tests sérologiques est très élevée, mais des résultats faux-négatifs sont possibles en période prépatente, en cas d’infestation très faible ou encore lors d’une infestation uniquement par des filaires mâles.
Les méthodes sérologiques de détection des anticorps sont trop peu spécifiques, et n’ont donc aucune valeur diagnostique chez le chien.
Radiographie
A un stade avancé de l’infestation, des radiographies thoraciques peuvent permettre d’observer l’élargissement des artères pulmonaires ou un aspect anormal du parenchyme pulmonaire, ou encore, dans les cas sévères, une cardiomégalie droite. Si une insuffisance cardiaque est installée, les épanchements péritonéal et pleural peuvent être mis en évidence. La radiographie est intéressante pour évaluer la sévérité de la maladie.
ECG
Des anomalies de l’ECG et la fibrillation atriale ne sont observées que dans des stades très avancés de la maladie et lors de lésions graves du cœur droit.
Echographie
L’échocardiographie permet la visualisation directe des cavités cardiaques et des gros vaisseaux, et donc l’observation de parasites dans le cœur, les artères pulmonaires ou la veine cave caudale. Les filaires apparaissent sous la forme de 2 doubles lignes parallèles, flottant dans les cavités du cœur droit ou la lumière des gros vaisseaux. L’échocardiographie peut permettre de préciser l’état d’avancement de la maladie et d’estimer la quantité de filaires, ce, afin de choisir le traitement le plus adapté et de préciser le pronostic.
Chez le chat
La détection des microfilaires dans le sang des chats infestés est la plupart du temps impossible.
Mise en évidence des antigènes des filaires femelles adultes
La mise en évidence des antigènes des filaires femelles adultes peut apporter la preuve d’une infestation chez le chat. Il n’est cependant pas rare d’observer des faux-négatifs chez le chat, la population de filaires adultes infestant l’animal étant en général très faible ou uniquement composée de filaires mâles, ou encore parce que les symptômes observés sont uniquement dus à la présence des formes immatures. Un résultat négatif chez le chat n’implique donc pas forcément une absence d’infestation par les filaires.<
Mise en évidence des anticorps
Les tests de détection des anticorps peuvent être utiles au diagnostic chez le chat. Ces tests ont une haute sensibilité mais une spécificité faible. Par ailleurs, ces tests ne peuvent être réalisés que dans des laboratoires spécialisés.
Radiographie
Les radiographies thoraciques peuvent être utiles dans le diagnostic de la dirofilariose féline. Même si, dans certains cas, les anomalies radiographiques sont absentes ou transitoires, l’observation de l’élargissement des deux branches des artères pulmonaires principales accompagné de modifications plus ou moins importantes du parenchyme pulmonaire sont des signes en faveur d’une infestation par les filaires.
L’élargissement des artères pulmonaires principales n’est pas toujours visible car l’origine des gros vaisseaux est souvent masquée par la silhouette cardiaque. La cardiomégalie droite n’est pas fréquemment observée chez les chats atteints de dirofilariose.
ECG
La dirofilariose implique rarement une atteinte du cœur droit chez le chat. Aussi, l’électrocardiogramme chez le chat n’est pas utile au diagnostic.
Echocardiographie
L’échographie cardiaque permet une visualisation directe des parasites dans l’oreillette et le ventricule droits, dans les artères pulmonaires principales et leurs branches. La sensibilité de l’échocardiographie est très élevée chez le chat et cet examen devrait donc être systématiquement réalisé lors de suspicion.